Abus de stéroïdes anabolisants

Alors que dans les décennies passées l’abus de stéroïdes anabolisants androgènes (SAA) concernait majoritairement les compétiteurs d’élite cherchant à maximiser leurs performances sportives, ces substances attirent aujourd’hui un nombre de sportifs dits « récréationnels » sans objectifs compétitifs, mais cherchant uniquement à améliorer leur physique[10].

Ce type d’abus est d’autant plus inquiétant qu’il concerne des consommateurs de plus en plus jeunes et nombreux qui s’auto-administrent ces substances sans suivi médical [25], en dépit des risques de santé encourus. En outre, nombre d’adeptes de la musculation s’adonnent à leur pratique sans liens avec des fédérations sportives ou des circuits compétitifs susceptibles d’offrir un cadre éducationnel, éthique ou législatif.

1.1. Définition du dopage

L’article L.3631-1 du Code de la santé publique définit le dopage comme « l’utilisation de substances ou de procédés de nature à modifier artificiellement les capacités ou à en masquer l’usage ».

Les SAA figurent sur la liste des substances dopantes interdites par le Comité international olympique (CIO). La classe des SAA regroupe 76 substances et inclut également les molécules dont la structure chimique et/ou les effets pharmacologiques sont similaires. L’administration de dérivés de la testostérone s’accompagne également, outre la prise d’antagonistes et modulateurs hormonaux, de la prise de diurétiques et autres agents masquants selon besoin (toutes classées substances interdites).

Bien que leur usage légal soit restreint à la pratique médicale, nombre de sportifs ont recours aux SAA, afin d’augmenter la masse musculaire, la force, la charge d’entraînement et d’accélérer la récupération musculaire.

2. Applications cliniques des SAA

La testostérone est une hormone stéroïdienne mâle à 19 atomes de carbone [26]. Sa production endogène chez un homme sain est de l’ordre de 4–10 mg/j, dont 95 % sont d’origine testiculaire et 5 % d’origine surrénalienne. La femme en produit dix fois moins, dont 50 % sont d’origine ovarienne et 50 % d’origine surrénalienne. La testostérone exerce ses effets androgéniques et anaboliques sur ses nombreux tissus cibles (systèmes reproducteurs, musculosquelettique, nerveux…) en se liant à son récepteur nucléaire. Ses effets androgéniques sont responsables de la croissance des organes reproducteurs et des caractères sexuels secondaires masculins, tandis que ses effets anaboliques stimulent la rétention azotée et la synthèse protéique.

3. Abus des stéroïdes androgènes anabolisants

L’action myotrophique des androgènes (augmentation de la masse et de la force musculaire), alliée à leurs effets stimulateurs au niveau cérébral (euphorie, agressivité), a rapidement intéressé un grand nombre de sportifs de tous niveaux [2].

Bien que nombre de ces spécialités pharmaceutiques aient été retirées du marché en France, nombre d’athlètes professionnels et amateurs, culturistes et sportifs de loisir, se les procurent facilement et en toute illégalité sur un important marché noir, favorisé par l’explosion des sites Internet proposant ces produits. En outre, le risque toxique se trouve accru par la composition non certifiée et l’origine parfois douteuse de ces substances.

De nombreux « guides d’utilisation des SAA » circulent sous le manteau et permettent au non-initié de s’autoadministrer ces substances en suivant un protocole détaillé.

The Underground Steroid Handbook fait référence en ce domaine. Les nombreuses rééditions avec mises à jour de cet ouvrage actuellement en rupture de stock reflètent le très large succès de ces substances auprès d’utilisateurs en quête d’une imposante plastique.

Bien que la prévalence de la prise de substances interdites soit largement sous-estimée, le ministère de la Jeunesse et des Sport indique que la pratique de la musculation figure dans le trio de tête des sports les plus concernés par le dopage et les conduites dopantes. Les études de prévalence fournissent des chiffres très divers, mais les variables retrouvées de manière consistante sont le sexe masculin, la pratique de la musculation et du culturisme.

Dans la communauté des culturistes et autres adeptes de salles de musculation, la prévalence de consommation de SAA est de l’ordre de 15 à 30 %. Parmi eux, plus de la moitié ont recours aux SAA à des fins esthétiques et non pas compétitives [25][2].

À titre d’illustration, une étude grecque [14] menée auprès de sportifs fréquentant des salles de musculation indique que parmi les 5074 répondants, 39,1 % étaient des sportifs dits « récréationnels » (pratique loisir), 42,3 % étaient des sportifs amateurs et 18,3 % des culturistes. Parmi eux, 43 % des sportifs de loisir, 62 % des amateurs et 79 % des culturistes utilisaient des SAA.

Doses, produits et modes d’administration

L’administration de SAA s’effectue généralement par cycles de quatre à 16 semaines (dit « cycling ») combinant plusieurs substances orales et/ou injectables à doses supraphysiologiques « stacking ». Les doses de chaque agent anabolisant augmentent progressivement au cours d’un cycle, jusqu’à l’atteinte d’une dose maximale qui est alors maintenue pendant approximativement deux semaines jusqu’à la fin du cycle (« plateauing ») [8].

De puissants SAA oraux sont généralement préférés en raison de leur facilité d’administration ainsi que, pour les compétiteurs susceptibles d’être soumis à des contrôles antidopage, de leur demi-vie relativement courte. La voie transdermique (gels, patchs) est parfois employée pour soulager temporairement les sites d’injections et, plus rarement, des implants hormonaux sous-cutanés sont également utilisés.

Une large étude réalisée auprès de culturistes amateurs et récréationnels [14]décrit une durée moyenne de cycle de 9,4 semaines, comprenant deux à quatre agents anabolisants sous forme orale et un à quatre sous forme injectable. Le dosage des agents oraux était équivalent à une à 20 fois les doses communément utilisées en clinique et celui des substances injectables (aux actions anaboliques prolongées), de cinq à 20 fois.

Les SAA oraux les plus utilisés étaient la méthandrostenolone, le stanozolol et le méthandriol, pour des doses, respectivement, de l’ordre de 30–100, 25–75 et 30–50 mg/j. Pour les SAA injectables, le trio de tête était constitué du propionate de testostérone (300–600 mg par semaine), de l’enanthate de testostérone (250–1000 mg par semaine) et la nandrolone décanoate (200–600 mg par semaine).

À titre de comparaison, les doses cliniques pour chacun de ces SAA sont de l’ordre de 5–10 mg/j pour les agents oraux suscités et de 50–100 mg par semaine en moyenne pour les SAA injectables.

4. Effets pathologiques liés à l’abus de SAA

Les doses supraphysiologiques et polypharmacologiques de SAA induisent des effets secondaires physiologiques et psychologiques de sévérité dose-dépendante [14].

4.1. Effets physiologiques

De manière spécifique, l’abus de SAA se traduit chez l’homme par des troubles du système reproducteur avec atrophie testiculaire, baisse de la production de spermatozoïdes, infertilité[12], calvitie, gynécomastie, impuissance, tumeurs testiculaires, élargissement et cancer de la prostate. Parmi ces effets « indésirables », ceux qui apparaissent le plus fréquemment sont l’atrophie testiculaire (hypogonadisme hypogonadotrope par inhibition de l’axe hypothalamo-hypophysaire) et la gynécomastie (l’aromatisation périphérique des androgènes en œstradiol).

Cette dernière, particulièrement indésirable car inesthétique, est contrecarrée par l’ajout d’anti-œstrogènes (tamoxifène, par exemple) à l’arsenal pharmaceutique du culturiste.

Spécifiquement chez la femme, les risques liés aux SAA sont la pilosité faciale, l’hirsutisme, les modifications structurelles de la pomme d’Adam et des cordes vocales, l’élargissement de certains os (i.e., la mandibule) par la stimulation androgénique de l’axe somatotrope [5], l’hypertrophie clitoridienne, les troubles du cycle menstruel avec dysménorrhée, infertilité, atrophie mammaire, calvitie [21]. Plus inquiétant, les modifications physiques structurelles induites par l’abus de SAA, une fois opérées, sont irréversibles chez la femme.

Dans les deux sexes, les effets toxiques induits par l’abus de SAA affectent de nombreux système physiologiques, notamment le système cardiovasculaire avec hypertrophie ventriculaire et arythmie, infarctus, thromboses, hyperagrégations plaquettaires, hypertension [24] ; le système nerveux avec thromboses cérébrales, hallucinations auditives, hyperactivité ; le système reproducteur avec suppression des gonadotrophines hypothalamiques (GnRH) et hypophysaires (FSH, LH) par action rétrocontrôle inhibitrice des androgènes [12]. Le système musculotendineux quant à lui présente un risque accru de rupture dû à une réduction du nombre de capillaires par unité de volume avec risque de dégénérescence de la fibre musculaire. L’importante toxicité hépatique des SAA est associée à des hépatites, tumeurs et jaunisse [20]. En outre, des troubles du métabolisme du glucose avec risque d’insulinorésistance, des dyslipidémies, des hémorragies digestives, l’apparition d’acné et de vergetures, des modifications de la libido et des perturbations du sommeil sont également décrits.

Chez les adolescents, la prise de SAA induit des perturbations de la croissance osseuse par soudure prématurée des épiphyses des os longs, ainsi que des changements pubertaires accélérés.

Enfin, une étude canadienne rapporte un risque de mortalité multiplié par 4,6 chez les consommateurs de SAA par rapport à un groupe témoin de même âge (40–50 ans) [15].

4.2. Effets psychiatriques

De nombreux auteurs rapportent des syndromes psychiatriques et de psychoses liés à l’abus de SAA [1][14][16][17][22][23]. Parmi ceux-ci ont été décrits des épisodes maniaques, illusions paranoïaques, délires, paniques, hallucinations auditives, hyperactivité, violence, hétéro-agression, addiction et dépression.

5. Conclusions et limites

La majorité des études cliniques contrôlées ayant administré de la testostérone à des sujets sains ne retrouvent pas de changements psychiatriques ou de séquelles physiologiques [3][9][11][18][22].

Cependant, en conditions réelles, la majorité des utilisateurs de SAA s’administrent des doses 10 à 100 fois supérieures aux doses étudiées en laboratoires [7][8][13].

De plus, les études cliniques analysent généralement les effets anabolisants d’une seule substance, utilisée à des doses éthiquement acceptables, alors qu’en conditions réelles les culturistes ont recours à tout un arsenal polypharmaceutique. Autre biais, le marché noir permet l’accès à des spécialités pharmaceutiques qui ont été retirées du marché, ou bien disponibles uniquement dans certains pays, ou encore de composition et de pureté douteuses. Il est donc compréhensible que les études en laboratoires échouent à mettre en lumière la réelle sévérité et l’étendue des pathologies physiques et psychiatriques liées à l’abus de SAA.

En effet, les études menées auprès d’athlètes faisant usage des SAA mettent en lumière les effets cancérigènes [6] ainsi que le risque de mortalité plus élevé qui touche cette population [15]. Ces conclusions ont été confirmées sur modèle animal [4].

Références

S.Prouteau. Abus de stéroïdes anabolisants androgènes et physiopathologie, Annales Médico psychologiques, revue psychiatrique. Volume 166, Issue 10, December 2008, Pages 838-842

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